Anna Politkovskaia – Critique de « Femme non rééducable » Théâtre de Lenche

autoritratto MARTA

Jeudi soir, au Théâtre de Lenche, à Marseille, j’ai assisté à la représentation de la pièce « Femme non-rééducable », écrite par le dramaturge italien Stefano Massini et mise en scène par Vincent Franchi. Cette pièce raconte la vie de Anna Politkovskaïa, journaliste russe assassinée en 2006 à Moscou. Ce personnage, emblème de la condition dans laquelle demeure la liberté de presse et d’opinion en Russie, est connu en particulier pour ses reportages sur la guerre de Tchétchénie, aussi réalistes qu’incommodants pour le régime de Vladimir Poutine.

Sa caractéristique était de rechercher toujours l’objectivité, en travaillant entre les bombes, en vivant en Tchétchénie et en partageant la vie de tous les jours avec les habitant. Sa façon d’être journaliste l’avait amenée à être hostile tant aux militaires russes, coupable des pires crimes envers les civils, qu’aux terroristes islamistes, prêt à tout pour faire valoir leur cause.
Le sens du titre est clair dès le début. Les « Non-rééducables » ce sont, pour le gouvernement de Poutine, ces personnes qui refusent d’assouplir leur positions, de dialoguer avec le pouvoir et de le servir, et Anna Politkovskaïa était une de ces « ennemis de l’état ». Coupables d’être indépendants, il est nécessaire pour le gouvernement de les faire taire.

Tout au long de la pièce, le spectateur est frappé par les mots, authentiques, de Anna, par ses articles et ses interviews. Le public la suit à Grozny, auprès des femmes violées par les militaires ; juste après, il assiste au dialogue entre la journaliste et le chef des terroristes Tchétchène pendant la prise d’otage du théâtre Dubrovka ; il est également témoin de l’enlèvement de Anna Politkovskaïa et de la tentative d’empoisonnement par le gouvernement russe. Toute la représentation se déroule comme ça : le pur récit de la guerre, de la peur, des atrocités auxquelles on s’est tous, plus ou moins, habitués. Mais ce n’est pas pour autant que la pièce laisse indifférent le public. Je suis là, assise, à écouter, et je comprends comment le simple reportage des faits peut me bouleverser ; comment la vérité, que la journaliste essayait de suivre telle un dogme personnel, peut surprendre le public, et comment elle peut être si dangereuse pour un État qui a besoin du mensonge pour garder sa stabilité.

Pourtant, dans cette mise en scène il y a aussi quelque chose de plus : l’actrice qui joue le rôle de Anna Politkovskaïa est tellement dans son personnage que j’ai l’impression qu’elle ressent ses émotions. Elle pleure sur scène, et même si moi je ne suis pas à l’aise avec l’expression de l’émotivité, je ne peux pas m’empêcher de la regarder fixement, ce personnage qui me transmet un sentiment de solitude mais aussi de force, à côté de son interlocuteur, les groupes militaires, armés mais dépourvus d’idéaux et de sensibilité.

Pour mettre en scène la mort de la journaliste, le public assiste à une trouvaille du réalisateur, émouvante et délicate. Le fils d’Anna lui raconte l’assassinat dans son immeuble d’une femme qui lui ressemblait beaucoup. Elle comprends alors qu’elle sera la prochaine, mais plus qu’à la peur, on assiste au sentiment de culpabilité de la protagoniste, pour cette femme morte à sa place, et pour d’autres victimes innocentes, que ont été tuées pour lui avoir accordé un interview.

Cette fin m’amène à une réflexion : c’est peut-être ça la première victoire d’un État autoritaire, culpabiliser ceux qui luttent pour les victimes de la lutte en soi, faire intérioriser aux dissidents la faute d’être indépendants.
Marta

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